Philippe Daverio

Le napolitain, par droit divin et de naissance, pas surréaliste mais extraréel.



Voyage dans le temps d’Antonio Nunziante est le titre plus adapté que ce peintre napolitain ait donné à certaines de ces œuvres récentes. Il l’a donné, conscient peut-être, avec intuition certainement, pour trois raisons. La première, indéniablement/incontestablement le plus attractif/attrayant pour l’anthropologue culturel, est celui qui se réfère à son origine napolitaine. Celui qui nait là ne peut pas s’éloigner des conditions historiques qui le façonnent, il ne peut pas ne pas se sentir grec par un certain côté, et comme on ne sait rien de la peinture grecque antique, on ne peut que tenter de se l’inventer en reprenant les histoires que la littérature d’alors a voulu transmettre. L’artiste antique est serré et contraint dans la vision que la philosophie nous a transmise : il est limité au mimétisme, à la nécessité de restituer pas tant la réalité mais l’idée que de la réalité est source et par laquelle la pensée est conditionnée. L'artiste antique est serré et contraint dans la vision que la philosophie nous a transmise : il est limité au mimétisme, à la nécessité de restituer pas tant la réalité mais l’idée que de la réalité est source et par laquelle la pensée est conditionnée.

À Naples cependant on est grec et platonicien. Et l’idée qui domine constamment la psyché créative est celle d’une antiquité imminente qui renait constamment, qui est vivante bien au-delà de chaque volonté de citation. Quand Winckelmann fit son voyage à Paestum, il alla en haut pour voir et recenser les ruines du passé, mais dans son esprit romantique et moderne il était attiré de manière inexorable par l’envie de trouver ce qui du passé était encore vivant, la fameuse rose de Paestum et les eaux dans lesquelles s’abreuvaient les taureaux des dieux. Peu importe qu’étant lui-même polonais il ait confondu la rose avec le laurier ; mais le laurier était si différent des roses estivales polonaises à pouvoir sembler vraiment la fleur d’une antiquité encore vivante. Et peu encore importait que les bufflonnes qu’il trouvait dans les marais furent à peine importées par la monarchie borbonique; pour lui, habitué à voir de pacifiques vaches en Europe du nord, celles-ci étaient les descendantes directes des taureaux de Minos le Crétois et du terrible Minotaure. Et voilà pourquoi devant les temples de l’antiquité, éteinte dans ses propres ruines, apparait dans les peintures de Nunziante la rose et la palette qui veut la peindre.

L’autre raison peut-être réservée seulement à celui qui connait et fréquente le chromatisme parthénopéen, celui qui décore les pièces des palais avec les polychromies des temperas que la redécouverte du dix-huitième siècle d’Ercolano et Pompei rendirent tellement naturelles à tel point de les faire sembler présentes par subsistance et non par citation inspirée. Goût des temperas celui qui fut tellement prégnant à tel point de faire naitre une séquence de générations entre les peintres paysagistes qui restituaient à la curiosité du voyageur en Italie la mémoire d’une lumière qui ailleurs n’existait pas. Le troisième motif de la peinture de Nunziante est essentiel, il est totalement existentiel, il l’est à tel point d’être le soutien unique et possible de la survivance de l’âme dans cette partie bénie et maudite en même temps du golf plus fascinant de la méditerranée. À Naples on vit seulement en niant la mécanique de l’histoire et en absorbant de manière baroque la cyclicité des évènements qui fut découverte par le plus fin des philosophes locaux, soit Giambattista Vico que le monde d’aujourd’hui trop souvent voudrait ignorer. L’histoire est ronde et pas stupide, Nietzsche le perçoit également lui aussi et l’enseigne avec le mystère de ses écrits aux frères Dioscuri de la Métaphysique.

Naples est l’unique ville qui légitime la non appartenance à la modernité, dans une exaltation sublime, déjà dans la peinture de Mancini et dans la sculpture de Gemito. Tandis que l’Europe entière poursuivait les vagues des avant-gardes, ces deux prophètes vaticinatori à la longue barbe blanche décidèrent une route propre à eux, qui pouvait alors apparaitre hors contexte, mais que l’histoire successive se trouva obligée de reprendre, de consacrer et applaudir. Cette route prévoyait, dans l’obscurité du siècle mourant, que le siècle même n’existait pas si non comme retour d’un éternel présent.

Enfin, rappelez-le-vous, le napolitain est, par droit divin et de naissance, pas surréaliste mais extraréel. Et si vous retrouvez en Antonio Nunziante des citations qui pourraient être reportées à Magritte, à Dalì ou aux frères De Chirico, eh bien, c’est seulement parce ceux-ci au fond de l’âme avaient une assise napolitaine, mais ils n’en étaient pas au courant. Personne ne leur avait rappelé. Pas toujours l’art est informé, quelquefois il est déformé, comme, l’est le caprice expérimental de son histoire.